des œillets et des ouvriers

Avant de devenir un lieu de création théâtrale, la Manufacture Française d’Œillets Métalliques a accompagné l’essor industriel français et a été le témoin de l’histoire ouvrière du xxe siècle.

La construction de la Manufacture à Ivry-sur-Seine est décidée en 1890 par la famille d’industriels Bac. Sous sa grande halle, 250 ouvriers et un outillage impressionnant produisent plumes et œillets métalliques servant à la confection de corsets ou de souliers.

En 1904 la Manufacture des œillets est rachetée par United Shoe, une entreprise américaine fabriquant des machines pour l’industrie de la chaussure.

À partir de 1930 la production se diversifie, la Manufacture étoffe son catalogue et la production de pièces pour la radio vient s’ajouter à celle des œillets.

Le 26 août 1945, au lendemain de la libération de Paris, cent cinquante avions allemands bombardent la ville et la façade latérale de la halle s’effondre. La désindustrialisation entamée dans les années 70 aura raison de l’usine, de ses outils et de ses ouvriers.

Après sa fermeture en 1990, l’architecte Éric Danel y établit un lieu culturel pluridisciplinaire et en 2009, la Ville acquiert la Manufacture, dont la grande halle accueille aujourd’hui le Théâtre des Quartiers d’Ivry.


La plus célèbre vue d’une sortie d’usine est celle immortalisée par la pellicule des Frères Lumière en 1895. 45 secondes pour ce qui est considéré comme le premier film de l’histoire du cinéma.

L’histoire ouvrière de la Manufacture Française d‘Œillets Métalliques est quant à elle plus obscure, l’usine a laissé peu d’archives. Sur cette vue de la sortie des ateliers, vers 1900, la mise en scène semble sans faille.
Ouvrières et ouvriers sont en tenue de parade, le canotier bien vissé et le boléro en dentelle parfaitement ajusté.
La pause est impeccable. On hésite entre sourire forcé et faciès pincé.
À l’arrière-plan on se dresse aux côtés des deux félins qui trônent de part et d’autre de l’entrée. Les plus timides se dissimulent derrière les barreaux de la grille en fer forgé. Chaque acteur est à sa place. L’instant peut être enfin immortalisé.

250 salariés travaillent alors aux Œillets. Aucun document ne nous éclaire sur leurs conditions de travail, si ce n’est un fait tragique. En janvier 1894, il règne un froid glacial dans les ateliers. Tentant de se réchauffer, huit ouvrières polisseuses meurent asphyxiées par les émanations de leur réchaud.

À cette époque, l’usine occupe l’espace de l’actuel théâtre et dispose d’un outillage considérable.
Avec leurs presses à balancier actionnées à la main, les ouvriers sertissent, emboutissent et percent de petites pièces métalliques destinées à la fabrication de corsets, de chaussures, d’étiquettes, de bâches ou d’équipements militaires et industriels. La tâche est harassante.
En France, on est alors à son poste dix heures par jour et six jours par semaine. Le repos dominical obligatoire ne sera un acquis qu’en 1906.

En 1905, la Manufacture devient une filiale de la multinationale américaine United Shoe. L’agrandissement de l’usine d’Ivry s’impose rapidement avec la construction d’un bâtiment adjacent, dit « Américain ».
Une architecture répondant aux principes du fonctionnalisme et pliée aux exigences de la production.
Commence alors une nouvelle histoire, celle de l’avènement d’une économie internationalisée, accompagnée des plans sociaux et des luttes syndicales qui enflammeront le XXe siècle. 

En 1990, le rachat de l’usine par Black & Decker précipite sa fermeture.
230 salarié·e·s y travaillent encore, essentiellement des femmes, dont les mains agiles actionnent les éternelles presses à balancier et produisent rivets pour l’automobile ou autres pièces pour appareils électroménagers.
La dernière sortie d’atelier sera plus humble, en blouse aux tons pastel ou aux motifs à petites fleurs.